Samah Jabr, Derrière les fronts par Brooke Maddux

Dr Brooke Maddux Psychiatre, psychanalyste, membre du UK/US Mental Health Network for Palestine, créé par la Dr Samah Jabr et la pédopsychiatre américaine, Elizabeth Berger https://ukpalmhn.com

https://michel-terestchenko.blogspot.fr/

 


Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur,
le complexe d’infériorité,
le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.
A. Césaire, Discours sur le Colonialisme

Unless above himself he can
Erect himself, how poor a thing is man!
Henry David Thoreau, Plea for Captain John Brown (1859)

La lecture de l’article de Michel Terestchenko sur son blog à propos de Vaclav Havel, comme d’ailleurs l’appel à soutenir l’ONG « Save the Children », et plus récemment l’article sur la contribution du port du voile à une certaine représentation du corps, m’ont donné envie de partager une récente lecture. J’ai eu le plaisir de rencontrer l’auteure, ma collègue, la Dr Samah Jabr, à son cabinet à Ramallah en Cisjordanie, à l’automne dernier. Un film documentaire,  « Derrière les Fronts,résistances et résiliences en Palestine », tourné autour de sa personne et de ses engagements, par la réalisatrice française, Alexandra Dols, est sorti en début d’année en France ; on peut encore le voir sur quelques écrans. Le livre, Derrière les Fronts : une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation, doit sortir aux éditions PMN (Premiers Matins de Novembre, 28 mars 2018).
Ce livre est un recueil d’articles publiés par divers organes de presse entre l’année 2003 et 2017, pour la plupart traduits de l’anglais. Si ces textes s’inscrivent résolument du côté de la résistance, ce ne sont point des pamphlets. Ils sont soigneusement documentés, ne lésinent jamais sur les informations précises : dates, chiffres, événements politiques et sociaux, références historiques. En plus, comme le souligne le philosophe tunisien, Youssef Seddik, dans sa lumineuse préface, l’écriture est authentique et belle. Samah Jabr y voit une dette à la grand-mère qui a enchanté de ses contes son enfance à Jérusalem, mais on peut y voir aussi une revanche de la parole sur l’omerta familiale, dictée par la peur et la honte, concernant la détention interminable d’un jeune oncle, accusé d’avoir participé à un attentat.
La psychiatre, et surtout la psychothérapeute, est aussi une résistante ; et le dialogue, l’articulation des deux vocations, constitue le fil rouge du livre. Héritière reconnaissante d’un autre psychiatre résistant, Franz Fanon, et douée comme lui pour l’écriture, Jabr y décline sous toutes ses formes les effets délétères de l’occupation israélienne de la Palestine sur les 3,8 millions de personnes qui la subissent quotidiennement.
La vie sous l’oppression et la soumission à l’injustice, dit l’auteure,  sont incompatibles avec la santé psychologique. Humiliation, torture, détentions arbitraires répétées et prolongées, dislocation des familles, disqualification des pères impuissants à nourrir et à protéger leurs familles, fractures de la communauté, attaques sur l’identité – et surtout une forme subtile d’aliénation propre à la guerre d’usure ici menée, et qui fait du citoyen délégitimé, sans papiers, sans droits et souvent sans travail, un collaborateur à son corps défendant. Tout ceci aboutit à une « destruction du sens », une « colonisation de l’âme » qui efface l’histoire et ampute le sujet de tout avenir. L’écriture, puissamment évocatrice mais toujours pudique, alterne commentaire philosophique, réflexion clinique et récit. Au fil des pages, nous rencontrons Mustafa, Ahmed, Fatima et tant d’autres dont la Dr Jabr se fait la scribe fidèle et le sobre témoin. Un tel est rendu psychotique par ses années de détention, le corps de telle autre clame par ses douleurs lesquelles échappent à tout diagnostic, le deuil impossible d’un fils froidement exécuté sans procès. La Dr Jabr se refuse à la haine mais en comprend les expressions. Comme Fanon, (ou comme Henry David Thoreau, philosophe américain de la désobéissance civile au 19è  siècle, dans son texte célèbre sur l’exécution du militant, John Brown) elle comprend comment la pulsion violente s’empare de l’opprimé. Elle déplore l’acte mais n’en juge pas l’auteur. Le constat d’un système de deux poids, de deux mesures, revient souvent sous sa plume : l’argument de la folie est avancé pour disculper les israéliens qui se livrent à des actes de violence sur des palestiniens, alors que ni le jeune âge ni la souffrance psychique ne sont pris en compte lorsqu’il s’agit d’un passage à l’acte palestinien sur un soldat de l’occupation.
Mais la Dr Jabr ne se limite pas à décrire l’état des lieux des victimes, elle célèbre aussi leur obstination à vivre (« ils coupent nos oliviers, on les replante… »), leur capacité à rebondir qu’elle refuse d’appeler, comme le veut la mode, « résilience ». La résilience consiste, en effet, à surmonter une expérience traumatique pour la mettre derrière soi, voire la transformer en quelque chose de positif. Dans le cas de la Palestine occupée, le trauma est chronique. Il dure depuis des décennies, depuis la Nakba (la « catastrophe ») de 1948, et se renouvelle tous les jours. Pour y faire face, nous explique l’auteure, le peuple, éprouvé en permanence, doit mobiliser individuellement et collectivement son sumud. Qu’est-ce le sumud ? Le mot «  remonte à l’époque où les palestinien.ne.s défiaient le mandat britannique », et désigne une attitude face à l’oppression faite d’endurance mais aussi d’un refus actif et créatif de se soumettre. On pense aux lucioles, ces êtres fragiles et minuscules qui brillent dans la nuit, élevées par le cinéaste et philosophe, Pier Paulo Pasolini, au rang de métaphore de ce qui s’opposerait aux ténèbres du totalitarisme par sa volonté de survivance et de résistance.3
A l’instar d’un Fanon, d’un Havel voire d’un Mandela, Jabr pourrait faire sien ce propos du premier, exprimé dans une lettre écrite peu avant sa mort en 1961 à son ami Roger Taïeb : Nous ne sommes rien sur terre, si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples et celle de la justice et de la liberté.  Son travail de tous les jours consiste à consoler, soigner, et encourager les palestinien.ne.s, traumatisé.e.s par la colonisation, dans leur combat pour sortir de la « zone du non-être » 4 comme Fanon désignait, dans un autre contexte politique, l’espace où sont condamné.e.s à se mouvoir des personnes sans lieu, sans droit, sans identité administrative et à l’histoire niée.
Politiser la psychiatrie, psychiatriser la politique, on y flaire le danger. De telles manipulations des catégories de pensée produisent des amalgames et des analogies là où s’imposeraient des articulations. Au pire, cela nous donne les internements psychiatriques des régimes totalitaires, des conseils en torture des psychologues de Guantanamo, la désignation et prise en charge comme malades mentaux de dissidents et d’opposants à la tyrannie. Mais il y a plus subtil. Je me souviens, à l’époque où je travaillais comme psychiatre dans le secteur public d’une banlieue populaire de Paris avec une forte population de maghrébins « issus » comme on dit, « de l’immigration », m’être posé la question suivante : Et si, à ces personnes dont le sentiment d’existence et d’identité souffre de relégation et de discrimination –sociales, culturelles, économiques – on fournissait des outils politiques pour se faire entendre et respecter, pour exercer une vraie influence sur les décisions qui affectent leur communauté, ne verrait-on pas disparaître, ou au moins s’atténuer, leurs « pathologies » dépressives, anxieuses, phobiques, psychosomatiques, addictives voire psychotiques ? L’impuissance devant les injustices de la nature, les contingences du hasard, devant notre finitude même, sont le propre de la condition humaine. La perte de dignité, l’humiliation qui sont les produits de l’impuissance politique devant l’oppression sont une aberration et ont un remède. Samah Jabr appelle cela le sumud, la clef de la libération intérieure sans laquelle la libération de son peuple risque de rester vœu pieux.
Il y a au moins trois points sur lesquels le Dr Jabr peut se trouver attaquée. D’aucuns vont lui rétorquer que la psychothérapeute se doit de s’occuper de la singularité, et ne saurait soigner la communauté prise dans ses impasses collectives. La déontologie médicale et l’éthique se sont d’ailleurs souvent croisés les fers. Il y a quelques mois aux USA, plus d’un millier de psychiatres, professeurs de psychiatrie et travailleurs en santé mentale sont monté.e.s au créneau pour défier la sacro-sainte « Goldwater Rule » qui voudrait qu’aucun.e praticien.ne ne s’autorise à émettre un avis sur l’aptitude mentale d’un individu sans l’avoir examiné et évalué en entretien. Ces collègues états-uniennes ont considéré que le danger que représente pour le pays l’actuel Président fait du partage de leurs impressions et inquiétudes une obligation éthique. De la même façon, Samah Jabr en est venue à penser, au fil de ses années de travail comme clinicienne, qu’il est impossible de soigner ses compatriotes sans tenir compte des effets délétères de l’occupation qu’elles subissent. Aussi, l’écoute, pour être thérapeutique, doit-elle valider et légitimer les raisons de leur souffrance, les libérer de la honte qui les habite et mobiliser leur rage impuissante vers une résistance effective.
On peut aussi s’interroger sur l’importance donnée par Samah à la notion d’identité. A notre époque, le mot identité – après avoir été ennobli par des penseurs comme Paul Ricoeur – a fort mauvaise presse. Il se trouve associé au communautarisme, aux populismes de tous bords, au repliement sur soi et au refus de l’autre. Il est donc mal vu par certains de mettre au premier plan le sentiment d’identité, d’appartenance à un peuple, à une terre, voire à une communauté religieuse. Pour la Dr Jabr, si nous l’avons bien lue, la possibilité d’aller à la rencontre de l’autre, et à terme de se réconcilier avec l’adversaire, est indissociable d’un premier ancrage. Il ne saurait avoir de l’autre pour un sujet condamné à errer dans une « zone de non-être ». First things first, comme on dit en anglais. Nomination, filiation, sécurité physique et psychique – nul prétendrait qu’il ne s’agisse là de prérequis pour qu’un enfant s’ouvre au monde. Idem, peut-on le penser, pour l’habitant, arrêté dans son envol, de la Palestine occupée. (Sur ce nécessaire attachement à un lieu, on pourra lire les dernières pages magnifiques du livre de George Perec, Espèces d’espaces.) Le troisième point est peut-être le plus délicat, et Samah Jabr a payé le prix lourd des incompréhensions à ce propos. Dans un article de son recueil, elle confie toute la douleur qu’a provoqué chez elle la rupture d’une longue amitié à cause d’une prétendue « haine des juifs » extrapolée de quelques propos, plutôt modérés, sur la quête impossible « d’un partenaire israélien pour la paix ».
Le philosophe et théoricien politique italien, Antonio Gramsci, disait de lui-même dans ses Lettres de Prison, « Je suis pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté. » Un tel attelage de la lucidité à l’espérance, de la réflexion à l’engagement dans l’action, ressort de chaque page de ce petit livre remarquable dont je vous recommande évidemment la lecture.
BM

 

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