LMSI – Occupation et santé mentale

Occupation et santé mentale

Quelques réflexions sur un immense chantier

par Samah Jabr
11 juillet 2018

Pour beaucoup, le travail théorique, clinique et politique de Samah Jabr a été découvert en 2017 grâce au remarquable film d’Alexandra Dols, Derrière les fronts – un film qu’il faut absolument voir si ce n’est pas encore fait. Aujourd’hui parait sous le même titre, aux Editions Premiers Matins de Novembre, un livre tout aussi remarquable qui propose une sélection d’écrits de Samah Jabr traduits en français. Sous-titré Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation, il aborde ce qu’on nomme la question palestinienne par de multiples entrées : l’irréductible légitimité de la cause palestinienne, les effets psychiques et psycho-pathologiques de la vie sous occupation, la tension incessante entre résilience et écrasement de la subjectivité, intériorisation de l’oppression et soif de liberté, « l’adolescence arrêtée » des mineurs palestiniens incarcérés, mais aussi « la folie comme stratégie de défense » du côté de l’État oppresseur. En guise de présentation, et d’invitation à découvrir l’ensemble de ces écrits passionnants, pénétrants, poignants, en voici un extrait.

Ahmad, habitant de Ramallah âgé de 46 ans, se portait bien jusqu’à sa dernière détention. Mais, cette fois-ci, il n’a pu supporter sa longue incarcération dans une cellule minuscule, en état de privation visuelle et auditive totale. D’abord, il a perdu la notion du temps. Puis il est devenu hyper-attentif au mouvement de ses intestins, et s’est mis à croire que l’intérieur de son corps était « artificiel ». Plus tard, il a commencé à avoir des pensées paranoïaques, en- tendant des voix et voyant d’autres personnes dans sa cellule. Aujourd’hui, Ahmad n’est plus en détention, mais il reste emprisonné par l’idée que tout le monde l’espionne.

Pendant plusieurs années, Fatima est allée de médecin en médecin à cause de graves maux de tête et d’estomac, de douleurs articulaires et de divers problèmes dermatologiques. On ne trouvait aucun signe de cause organique. Fatima a fini par se présenter à notre clinique psychiatrique et a raconté comment tous ses symptômes avaient commencé après qu’elle avait vu, sur les marches des escaliers de sa maison, le crâne ouvert de son fils assassiné lors de l’invasion israélienne de son village de Beit Rima, le 24 octobre 2001.

Voilà les cas que je vois dans ma clinique. Les événements traumatiques de la guerre ont toujours été une source majeure de dommages psychologiques. Il faut comprendre le genre de guerre qui est menée en Palestine afin de pouvoir évaluer l’impact psychologique sur cette population vivant sous occupation depuis longtemps. Il s’agit d’une guerre permanente, chronique, qui dure depuis au moins deux générations. Elle oppose un État ethniquement, religieusement et culturellement étranger à une population civile sans État. En sus de l’oppression et de l’exploitation quotidiennes, cette guerre implique des opérations militaires périodiques, généralement d’intensité modérée. Celles-ci provoquent la réponse occasionnelle de factions ou d’individus palestiniens.

La vaste majorité des personnes concernées ne sont jamais consultées au sujet de telles actions. Leur avis n’importe pas, alors que ce sont elles qui endurent les frappes préventives israéliennes ou les punitions collectives infligées en représailles aux actes de résistance palestiniens.

Les facteurs démographiques compliquent le tableau. Ceux qui vivent dans les Territoires occupés ne représentent qu’un tiers des Palestiniens ; les autres sont dispersés en diaspora dans toute la région, nombre d’entre eux dans des camps de réfugiés. Chaque famille palestinienne ou presque a connu l’expérience du déplacement ou d’une séparation des plus douloureuse. Même en Palestine, les gens sont des réfugiés, expulsés en 1948 pour vivre dans des camps. Le déplacement massif de 70 % des Palestiniens suivi de la destruction de plus de quatre cents de leurs villages est appelé Nakba, ce qui signifie « catastrophe ». Cela reste un traumatisme psychologique transgénérationnel, une plaie dans la mémoire collective palestinienne. On rencontre fréquemment des jeunes qui se présentent comme originaires de villes et de villages dont leurs grands-parents furent chassés. Souvent, ces endroits ne figurent plus sur les cartes, car totalement rasés ou désormais peuplés d’Israéliens.

Les Palestiniens perçoivent la guerre menée contre eux par Israël comme un génocide national et, pour lui résister, donnent naissance à beaucoup d’enfants. Le taux de fécondité parmi les Palestiniens est de 5,8 enfants par femme – le plus élevé dans la région. Cela a pour conséquence une population très jeune (53 % des individus ont moins de 17 ans), une majorité vulnérable, à une étape cruciale de son développement physique et mental. L’enfermement géographique des Palestiniens dans de très petits quartiers, du fait du Mur de séparation et du système de checkpoints, encourage les mariages consanguins, ce qui accroît la prédisposition génétique à la maladie mentale. La séparation des amis et voisins par le mur a également un effet débilitant sur la cohésion de la société palestinienne.

Mais c’est avant tout l’environnement violent dans lequel vivent la plupart d’entre eux qui mine la santé mentale des Palestiniens. La densité de population, particulièrement à Gaza – avec 3 823 personnes au km2 – est très élevée. Les forts taux de pauvreté et de chômage – 67% et 40%, respectivement – sapent l’espoir et déforment la personnalité. La guerre nous laisse une énorme communauté de prisonniers et d’ex-prisonniers estimée à 650000 personnes, soit environ 20 % de la population. 6 % des Palestiniens sont handicapés ou mutilés. De récentes enquêtes ont révélé un niveau inquiétant d’anémie et de malnutrition, particulièrement parmi les jeunes et les femmes. L’intense hostilité qui se dégage des frictions quotidiennes avec les soldats israéliens au seuil de nos foyers est un constant facteur de stress. Beaucoup d’enfants palestiniens sont confrontés à une violence quotidienne depuis leur naissance. Pour eux, le bruit des bombardements est plus familier que le chant des oiseaux.

Pendant mes stages de formation médicale dans plusieurs hôpitaux et cliniques de Palestine, j’ai vu des hommes se plaindre de douleurs chroniques diffuses suite à la perte de leur emploi dans des secteurs israéliens. On m’a également amené des enfants qui recommençaient à mouiller leur lit après une nuit terrifiante de bombardements. Et j’ai encore en tête le souvenir très vif d’une femme amenée aux urgences et souffrant de cécité soudaine après qu’elle a vu son enfant assassiné par une balle entrée dans l’œil puis ressortie derrière la tête.

En Palestine, de tels cas ne sont pas enregistrés comme dommages de guerre et ne sont pas traités correctement. Cette prise de conscience m’a poussée à me spécialiser en psychiatrie, qui est l’un des champs médicaux les plus sous-développés en Palestine. Pour une population de 3,8 millions d’individus, on dénombre quinze psychiatres et nous sommes à court d’effectifs d’infirmiers, psychologues et assistants sociaux. Nous disposons d’environ 3 % du personnel dont nous aurions besoin. Nous avons deux hôpitaux psychiatriques à Bethléem et Gaza, mais il est difficile d’y accéder en raison des checkpoints. On compte sept cliniques communautaires proposant des soins ambulatoires en santé mentale. Dans les pays en voie de développement comme la Palestine occupée, la psychiatrie est la profession médicale la plus stigmatisée et la moins gratifiante financièrement. Les psychiatres travaillent avec des patients extrêmement malades, et leurs communautés ne leur attribuent pas le prestige dont bénéficient d’autres spécialités médicales. Par conséquent, les médecins compétents et doués se spécialisent rarement en psychiatrie.

Je trouve que la psychiatrie est une profession qui humanise et qui nourrit la dignité – et il est manifeste qu’elle m’aide personnellement à faire face à toutes les violences et déceptions qui m’entourent. Je me déplace de Ramallah à Jéricho pour consulter auprès de patients en psychiatrie. En une seule journée, je vois entre quarante et soixante patients, soit dix fois le nombre que j’avais l’habitude de voir pendant ma formation dans des cliniques parisiennes. J’observe le comportement désordonné de mes patients, j’écoute leurs histoires accablantes et y réponds avec le peu de moyens dont je dispose. Quelques paroles pour rassembler leurs idées éparpillées, quelques pilules qui pourraient les aider à organiser leur pensée, à faire cesser leurs délires et hallucinations, leur permettre de dormir ou de se calmer. Mais les entretiens et les pilules ne ramèneront jamais un enfant tué à ses parents, un père emprisonné à ses enfants, ni ne remettront sur pied une maison démolie.

La vraie solution pour la santé mentale en Palestine est aux mains des politiciens, pas des psychiatres. Donc, jusqu’à ce qu’ils fassent leur travail, nous, professions médicales, continuons de traiter les symptômes et de pratiquer des thérapies palliatives – et de sensibiliser le monde à ce qui se passe en Palestine.

De nos jours, les Palestiniens sont mis sous pression afin qu’ils capitulent une fois pour toutes, lorsqu’il leur est demandé de « reconnaître » Israël. Nous sommes invités à accepter, à nous réconcilier et à bénir la violation israélienne de notre vie. Le fait que notre patrie soit occupée ne signifie pas, en soi, que nous ne sommes pas libres. Nos esprits rejettent l’occupation, et nous apprenons comment vivre malgré elle, plutôt que de nous y ajuster. Mais, si nous reconnaissons Israël, nous sommes alors mentalement sous occupation – et j’affirme que cela est incompatible avec notre bien-être en tant qu’individus et nation. La résistance à l’occupation et la solidarité nationale sont très importantes pour notre santé psychologique.

Les mettre en pratique peut être un exercice salutaire contre la dépression et le désespoir.

Israël est responsable d’actes terribles sur le terrain. Ce qui reste pour nous de la Palestine est une pensée, une idée qui devient une conviction de notre droit à une vie libre et à une patrie. Exiger des Palestiniens qu’ils « reconnaissent » Israël, c’est nous demander d’abandonner cette pensée, de renoncer à tout que nous avons et à tout ce que nous sommes. Cela ne ferait que nous enfoncer encore plus profondément dans une dépression collective éternelle.

Après plusieurs années à Paris, je suis revenue vers un peuple palestinien fatigué et affamé, déchiré par les conflits internes comme par le Mur de séparation. Les Palestiniens sont particulièrement démoralisés par les luttes intestines qui se déroulent dans les rues de Gaza, mais qui ont été orchestrées ailleurs dans le but de neutraliser les résultats des élections démocratiques de l’année dernière. Ceux qui empêchent l’argent d’arriver en Palestine nous envoient en fait des armes à la place de pain. Ils encouragent des gens psychologiquement et moralement appauvris à tuer leurs voisins, cousins et ex-camarades d’école. Même si les factions trouvent un accord, la société palestinienne se retrouvera avec un sérieux problème de vengeance intrafamiliale.

Il est difficile de ne pas se demander si l’acharnement israélien à l’encontre des Palestiniens n’a pas pour objectif délibéré de créer une génération traumatisée, passive, en pleine confusion et incapable de résistance. J’en connais suffisamment au sujet de l’oppression pour diagnostiquer les blessures qui ne saignent pas et pour reconnaître les signaux d’alarme d’une déformation psychologique. Je m’inquiète d’une communauté forcée d’extraire la vie à partir de la mort, et la paix par la guerre. Je m’inquiète d’une jeunesse qui passe son existence dans des conditions inhumaines, et des bébés qui ouvrent les yeux sur un monde de sang et d’armes à feu. Je suis préoccupée par l’inévitable engourdissement généré par l’exposition chronique à la violence. Je crains également l’esprit de vengeance – le désir instinctif de perpétuer sur vos oppresseurs les maux qu’ils ont commis contre vous-même.

Il n’existe pas encore d’étude épidémiologique exhaustive sur les troubles psychologiques en Palestine. Et, malgré tout ce qui est publié sur la psycho- pathologie de la guerre, mon impression est que la maladie mentale demeure l’exception en Palestine. La résilience et le fait de faire face sont la norme au sein de notre peuple. En dépit des maisons démolies et de la pauvreté extrême, ce n’est pas en Palestine que l’on trouve des gens qui dorment dans la rue ou se nourrissent dans les poubelles. Cette résilience est basée sur des fondations familiales, une ténacité sociale et des convictions spirituelles et idéologiques.

Nous connaissons toutefois une situation d’urgence sur le plan de la santé mentale. Des services sont nécessaires aux personnes qui traversent et sur- montent des crises, de sorte qu’ils puissent reconstituer leur capacité de récupérer et de faire face. Cela est crucial pour que, une fois la paix enfin arrivée, ils ne craquent pas comme cela se produit si souvent en période d’après-guerre. Il ne s’agit pas seulement d’un nombre restreint d’individus malades, mais c’est une société tout entière qui est blessée et qui a besoin de soins. Notre traumatisme est chronique et grave, mais, en reconnaissant notre douleur et en la traitant avec foi et compassion, nous surmonterons.

P.-S.

Texte paru initialement dans le New Internationalist en mai 2007. Traduction : Judith Lefebvre, Sandrine Klein. Derrière les fronts est publié aux Editions Premiers Matins de Novembre.

Pour s’informer sur le film Derrière les fronts, suivre ou organiser des projections, voir le site du film.

PLUS les différents chroniques en

Palestine. Psychiatrie sous occupation « Derrière les fronts », ORIENT XXI

Palestine. Psychiatrie sous occupation

« Derrière les fronts », de Samah Jabr

Recueil de chroniques publié en mars dernier, Derrière les fronts est le premier livre de la psychiatre et écrivaine palestinienne Samah Jabr. Elle analyse le traumatisme psychologique transgénérationnel qui marque la mémoire collective palestinienne et témoigne pour que les humiliations, les souffrances subies ne tombent pas dans le silence en consumant le souffle de la résistance.

Publié en mars 2018 par Premiers matins de novembre (PMN éditions) en coédition avec Hybrid Pulse, en même temps que la sortie du documentaire homonyme d’Alexandra Dols, Derrière les fronts. Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation est le premier livre de Samah Jabr. Elle écrit pourtant depuis longtemps, dès la fin des années 1990, essentiellement dans des journaux anglophones comme The Washington Report on Middle East Affairs, Middle East Monitor, The New Internationalist… sous cette forme de billets qui sont ici rassemblés depuis 2003 jusqu’à aujourd’hui. Écriture à vif, réaction aux déflagrations qui rythment le quotidien en Palestine occupée, mais aussi recueil de témoignages, mise en forme de récits de vie, analyse de la complexité et des imbrications entre vie personnelle et politique. Écriture précise, ciselée, enracinée dans des convictions et son expérience de terrain. Écriture de l’urgence, entre ses activités considérables de soignante.

Diplômée de l’université Al Quds à Jérusalem, des universités Paris VI et Paris VII et de l’Institut israélien de psychothérapie psychanalytique, Samah Jabr est directrice de l’unité de santé mentale en Cisjordanie occupée, et responsable des services de santé mentale pour l’ensemble de la région. Elle enseigne et forme des professionnels palestiniens et internationaux et intervient auprès de prisonniers. « Il y a seulement une trentaine de psychologues et psychiatres pour toute la population de la Cisjordanie et de la bande de Gaza », explique-t-elle. Tout un programme, qui en dit long sur l’ampleur de la tâche.

Effets sur l’intégrité mentale

Si les effets de l’occupation israélienne : assassinats, arrestations, emprisonnement, tortures, destruction des êtres et des biens sont documentés, leurs conséquences sur l’intégrité psychique et la santé mentale des Palestiniens relèvent davantage du non exploré. Derrière les fronts creuse justement ce vaste espace de destruction, non renseigné, où se tient la population lorsqu’elle n’est pas en première ligne de l’affrontement et de la résistance nationale. En proie en permanence aux exactions d’une armée brutale et de colons ultra-violents. Son récit commence d’ailleurs avec l’histoire d’un berger âgé de 18 ans qui faisait paître ses moutons sur un terrain familial à l’est de Hébron quand il se fait sauvagement attaquer par des colons qui lui brisent les genoux à coups de pierres et le laissent au bord de l’agonie. Après cette agression traumatique, il va devenir quelqu’un d’autre, muet et hébété. Il y a aussi l’histoire de Fatima, percluse de douleurs, qui va de médecin en médecin sans pouvoir mettre fin à l’image en boucle, qui l’empêche de respirer, du crâne ouvert de son fils assassiné sur les marches de sa maison. Celle de ces jeunes adolescents qui se font arrêter et maltraiter au sein même de leur foyer sans que leur père ou leur mère ne puisse intervenir pour les défendre.

Autant de témoignages qui s’égrènent et que Samah Jabr veut sauver du silence et de l’indifférence du monde. « Je mets des mots sur des maux », explique-t-elle. Elle lutte pour enregistrer et garder les traces de cette barbarie, pour faire entendre et comprendre ces expériences aussi bien vis-à-vis de ceux qui s’en lavent les mains que vis-à-vis des Palestiniens eux-mêmes. Pour qu’ils puissent faire face et se reconstruire, ne pas retourner la torture et l’humiliation contre eux-mêmes en rajoutant de la souffrance et un silence qui fait son œuvre somatique dans les corps

Dans les traces de Frantz Fanon

Samah Jabr utilise les outils qu’elle connaît, ceux qui ont aussi servi à Frantz Fanon en son temps pour lutter contre la domination coloniale : les ressources de la psychiatrie et de la psychologie, en les mettant au service des personnes. Pour le médecin, cette compréhension de soi et des objectifs de l’adversaire n’est pas « une compréhension alternative aux autres moyens de faire face, mais cela éclaire ces moyens », et notamment ceux qui doivent être mis en œuvre par les professionnels, la réparation individuelle passant par la reconnaissance de l’exigence de justice pour tout le peuple palestinien. Pour elle, le travail clinique doit tenir compte du contexte sociopolitique palestinien et du traumatisme psychologique transmis de génération en génération depuis la Nakba : « La libération psychologique des Palestiniens n’a pas besoin de psychiatres pour soigner les pathologies et administrer des traitements, pour la simple et bonne raison que les Palestiniens sont occupés, pas malades ! », rappelle-t-elle, tout en mettant en cause la responsabilité des leaders palestiniens dont « la capitulation conduit à la dépression collective ».

À l’écoute des gens, menant un travail spécifique en direction des femmes, Samah Jabr ne ménage pas sa peine pour que son instrument de travail — la psychothérapie — se développe et donne aux uns et aux autres les moyens de faire face à la réalité. Pour elle, le projet de libération nationale est indissociable d’un projet pour le bien-être du peuple palestinien qui continue sa lutte avec des traumatismes trop souvent occultés. L’écriture est aussi un outil de réparation et d’émancipation.

 

 

https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/palestine-psychiatrie-sous-occupation,2563

[ Espanol] Viento Sur – Entrevista a la doctora Samah Jabr Palestina: detrás de los frentes

Selim Nadi ha hablado para Contretemps con la doctora Samah Jabr, psiquiatra psicoterapeuta y escitora palestina, sobre su trayectoria, su trabajo en Palestina, las relaciones entre la colonización y la psiquiatría, y sobre la figura de Frantz Fanon.

¿Podríamos repasar tu trayectoria? En una de las crónicas de Detrás de los frentes, escribes que en la Palestina ocupada « la psiquiatría es la profesión médica más estigmatizada y menos gratificante »: ¿por qué te orientaste a esta especialidad?

Hice mis estudios de medicina en Palestina, formé parte de la primera promoción de la escuela de medicina creada en 1994. Durante mis cursos aquí, en Palestina, me dí cuenta pronto de la relación entre el cuerpo y el espíritu −por ejemplo, trabajé en un consultorio durante la segunda Intifada (2001) y ví a muchos hombres que venían a quejarse de males corporales, a quienes los israelíes habían impedido acceder a su trabajo y por tanto lo habían perdido. Constaté que la psiquiatría es un campo de la medicina con muchas carencias, y por consiguiente con muchas necesidades. Mi padre procedía de la psicología de la educación y a mí me interesaba mucho lo que escribía y los libros que había en su biblioteca.

Lo que me fascina en la psiquiatría y la psicología es que se encuentra un lenguaje universal. La comprensión del comportamiento humano proporciona este lenguaje que puede ayudarme a comunicar con los otros y a comprenderlos mejor.

Vayamos a la cuestión de la « estigmatización » de esta disciplina en Palestina. Cuando conté a mi madre que quería especializarme en psiquiatría, me dijo: « Preferiríamos que fueras un médico normal » (risas de Samah). Mucha gente piensa como ella: que los enfermos psiquiátricos son psicóticos, que pierden su capacidad de juicio, que tienen un aspecto descuidado… Es sólo un pequeño porcentaje de la gente que sufre trastornos psiquiátricos. La gente ordinaria estigmatiza la psiquiatría porque tiene miedo de perder su cerebro −que es el órgano más valioso, aunque paradójicamente su especialidad en medicina es menos considerada.

La psiquiatría es menos gratificante que los otros campos de la medicina, porque la gente que sufre enfermedades psiquiátricas suele estar empobrecida por éstas. No es, por tanto, interesante desde un punto de vista financiero. La mayor parte de los médicos prefiere ser cirujanos o dedicarse a la ginecología y la obstetricia, que es también gratificante, porque se puede ver a un hermoso bebé, mejor que a la psiquiatría, donde se ven enfermedades, muchas de ellas crónicas, que tienen graves consecuencias a nivel de la personalidad y del cociente intelectual.

Relacionas la resistencia palestina con una especie de remedio para los palestinos −al ser la ocupación israelí « incompatible con la salud psicológica » de los palestinos, como aparece también en la película « Detrás de los frentes, resistencias y resilencias en Palestina« , que acompaña la salida de la obra. ¿Cómo lo planteas?

Sin patologizar a la gente que escoge no comprometerse en la resistencia, esta última aparece como la reacción más sana frente a la opresión. Existen varias reacciones a una situación opresiva: resignación, capitulación, asimilación, aislamiento, alienación y resistencia. Hay una definición del trauma que me ha dejado huella: el desastre de la impotencia. Las personas que pueden resistir no han llegado a ese nivel de impotencia y conservan su capacidad de actuar, y esto les humaniza y les protege de la consecuencias graves del trauma. En un lenguaje un poco más fisiológico, se puede decir que frente a una amenaza las personas luchan, huyen o se paralizan (freeze). Las personas que se paralizan resultan las más afectadas.

Cuando digo resistencia estoy hablando de un espectro muy amplio, muy variado, de modelos de resistencia. Ello no humaniza sólo a la persona que se compromete en la resistencia, sino también a las personas que capitulan, se asimilan o no pueden resistir… Cuando alguien resiste en nombre de la comunidad, tiene el potencial de humanizar a todos los demás. Cuando las personas conservan su capacidad de actuar y rechazan la objetivación, eso testimonia su humanidad. Puedes leer en el libro el artículo « La resistencia, un derecho legítimo y un deber moral », que desarrolla estas implicaciones.

Entre las escenas más graves de trauma, en otras situaciones de opresión o de masacre, incluído el caso del Holocausto, hay mucha amargura hacia las personas que no han actuado en los tiempos, en las filas de espera de las ejecuciones −esta pasividad participa en el aplastamiento de la humanidad de toda una comunidad. Y actuar en este tipo de situaciones contribuye a la humanización del grupo −y no sólo de quienes se implican directamente en la resistencia.

En la literatura israelí hay muchas expresiones que deshumanizan a los palestinos. Por ejemplo, Menahem Beguin, ex Primer Ministro israelí dijo que « los palestinos son animales que andan a dos patas », y Ehud Barak que son « cocodrilos ».

Pero la resistencia palestina contra estos discursos deshumanizantes e incitadores a actos genocidas es también un remedio para los israelíes. Porque « el poder absoluto corrompe absolutamente ». Si los israelíes cometen sus fechorías sin que haya respuesta del lado palestino, se arriesgan a perder su humanidad. Como la comunidad internacional no consigue poner límites a los israelíes, para recordarles su humanidad, la resistencia palestina intenta poner límites, intenta confrontar a los israelíes con su imagen de brutalidad y sus pulsiones genocidas.

Tu trabajo recuerda inevitablemente al de Frantz Fanon en la Argelia colonial. ¿Ha tenido su trabajo una importancia directa en tu manera de comprender la situación psiquiátrica de los palestinos?

Hay también otros psiquiatras que han trabajado en contextos opresivos, como Paolo Freire en Brasil, por ejemplo. La psiquiatría y la psicología son también sistemas influídos por el poder y la dominación, y este tipo psiquiatras han cuestionado la adaptabilidad de este campo en contextos de opresión, de marginación, de pobreza. Yo pertenezco a esta minoría de psiquiatras que hacen esto. Hice mis estudios de psiquiatría en occidente −Francia, Inglaterra, y también entre los israelíes. El problema central es que el sistema de dominación establece una dicotomía entre la política y la psiquiatría. Patologiza las reacciones de las personas bajo opresión. Diciendo por ejemplo que la resistencia es suicida, que sus sufrimientos son patológicos, que hay que medicalizarlos, etc..

Cuando leí a Fanon todavía no era médica −fue al comienzo de mis estudios. Estos escritos me interesaron como palestina que vivía en una situación colonial. Sus textos trataban también de los errores que puede cometer un movimiento nacional. Todo esto me influyó mucho −porque teníamos una auténtica crisis en nuestro movimiento nacional. No puedo ser psiquiatra en un país bajo ocupación sin analizar la relación entre opresor y oprimidos. Por ejemplo, los retos en torno al Congreso internacional de psicología relacional previsto en Tel Aviv en 2019. O también, por ejemplo, las palabras del taxista en la película que dice que « por suerte existe Israel, si no Daech nos invadiría », y muchos palestinos desearían negar o callar este tipo de declaraciones. Prefiero analizarlas para ayudar a la gente a atravesar este tipo de síntomas traumáticos de los oprimidos.

Espero que mis análisis puedan ser un medio de transformación política y social. Otra similitud con el trabajo de Fanon consiste en la posición de que no puede haber liberación nacional sin liberación de los espíritus. La ocupación no se dirige sólo contra la tierra, sino también contra los seres humanos y contra sus espíritus. Una liberación de la tierra sin la de los espíritus puede ser una falsa liberación.

Una cuestión recurrente en tus crónicas es la interiorización de la opresión por los propios palestinos. ¿Qué papel juegan las decisiones y comportamientos de los dirigentes palestinos en esta interiorización?

Los palestinos tienen un gran problema de liderazgo y de estrategia nacional. Por desgracia, los actuales dirigentes de Palestina no han conseguido mantener los elementos de resilencia colectivos. Cuando trato a un individuo, analizo sus puntos de fuerza y sus puntos de resilencia. Hacer esto a nivel individual es una cuestión de psiquiatra, pero cuando se quiere hacer esto a nivel de la comunidad, es un trabajo de dirigentes y de políticos.

Los dirigentes palestinos no se preocupan de justicia social, de apoyo a los grupos marginados. Alimentan la estratificación social creando una élite política separada, a nivel psicológico, de la mayor parte de los palestinos. Las diferencias económicas se han ensanchado.

Han olvidado los recursos nacionales que nos dan autonomía: la agricultura, la industria… y han transformado a los palestinos en un ejército de expertos en mendicidad, que responden a las propuestas de las ONG internacionales para recoger donativos. La élite política palestina es atendida en Israel, va de vacaciones a Israel, tienen fuertes vínculos económicos con los israelíes. Esta élite es por tanto responsable de la creación y del mantenimiento de esta dependencia. Dan mal ejemplo.

Me gustaría añadir algo sobre el concepto de trauma. Hay varios tipos de traumas. En el « complex trauma » hay una confusión de la relación con el agresor. Por ejemplo, si una chica es violada por un extranjero, las consecuencias del trauma son más fáciles de gestionar que si es agredida por un miembro de su familia. Por esta dependencia respecto de una persona que es a la vez protectora y violadora. Pienso que el comportamiento de los dirigentes palestinos ha creado esta dependencia. Somos dependientes de nuestros dirigentes y éstos son dependientes de los israelíes. Esto ha creado mucha confusión en las relaciones.

¿De qué manera repercute en el campo médico la segregación entre israelíes y palestinos? Has escrito que la medicina está « contaminada » por la ocupación. ¿Qué quieres decir?

El campo médico es una de las puertas hacia una falsa humanidad, una falsa caridad. A los israelíes les gusta mucho resaltar que forman médicos palestinos o que atienden a palestinos. También a los americanos les gusta los grandes titulares sobre palestinos operados por médicos israelíes. La medicina sirva también de instrumento de propaganda y de chantaje: por ejemplo, cuando hay palestinos que se vuelven colaboradores para que un miembro de su familia pueda ser atendido.

Sin embargo, en varias ocasiones Israel ha atacado hospitales para detener a palestinos o ha disparado sobre ambulancias. El estado israelí mata también a personal médico palestino de Gaza a Cisjordania y pone dificultades para que circulen. El acceso de los prisioneros palestinos a atenciones médicas es escandaloso. Por ejemplo, Israel ha legitimado la alimentación forzosa de prisioneros que hacen huelga de hambre, en contra de la ética médica internacional. Hay una plétora de ejemplos.

¿Existe una solidaridad de los profesionales de la medicina con Palestina en el mundo?

Esta solidaridad existe más en los países anglófonos que francófonos −y poco en los países árabes, donde los médicos tienen sus propias urgencias y sus crisis por gestionar. Hay muchas ONG que intentan ayudar a los palestinos. Pero los palestinos deben diferenciar la verdadera ayuda de la « mala » ayuda. En efecto, a través de la ayuda médica, hay intentos de influir en las agendas palestinas. Pero también existen colaboraciones sobra bases igualitarias y sanas políticamente.

En mi oficio, la psiquiatría, hay dos redes principales: USA Palestine Mental Health Network (https://ukpalmhn.com/usa-palestine-mental-health-network) y UK Palestine Mental Health Network (https://ukpalmhn.com). Son dos redes de profesionales psiquiatras que quieren dar a conocer la relación entre la colonización de Palestina y los trastornos psiquiátricos de los palestinos. Como ya he dicho antes, la IARPP ha decidido organizar una conferencia internacional en Tel Aviv en 2019. Intentamos oponernos a ello explicando que Tel Aviv no ofrece ninguna seguridad ni a los palestinos ni a las personas que apoyan a Palestina −y que suelen ser rechazados en el aeropuerto. Pedimos por tanto el cambio de lugar de la conferencia. Más de 1.500 profesionales han firmado ya esta petición.

Intentamos también elaborar una literatura sobre el tema. Si tomamos como ejemplo el apartheid sudafricano, se constata que hay poca literatura de psiquiatras criticando el apartheid durante el apartheid. Hubo que esperar a su final para ver florecer numerosas obras sobre el tema. Estoy intentando desde ahora poner en marcha una colaboración internacional de colegas −para no esperar al fin de la ocupación de Palestina. Espero que dejemos en herencia un movimiento de psiquiatras que no apoyan el poder israelí en nuestro campo, sino que explican, con el lenguaje de nuestro oficio, la situación. Incluso con mis colegas franceses.

16/05/2018

Traducción: viento sur

http://www.contretemps.eu/entretien-dr-samah-jabr-psychiatrie-palestine/

 

 

http://www.vientosur.info/spip.php?article13852

Children in Israeli detention suffer scars for life – The Electronic Intifada

Children in Israeli detention suffer scars for life

Muhammad Tamimi

Annelies Verbeek

Muhammad Tamimi sat on the couch, occasionally laughing nervously as he described what had happened to him.

“Not that many journalists have come this time,” he said. “Just you and a Palestinian film crew. Hopefully there will not be any more.”

The 15-year-old has been held in military detention three times now, an experience that many Palestinian children suffer and that has healthcare professionals warning of lifelong trauma.

Muhammad’s latest detention came on the morning of Sunday, 20 May, when he went to the supermarket in Nabi Saleh, his village in the occupied West Bank, to buy groceries. He noticed a white car in front of his uncle’s house from which two young men emerged.

When Muhammad approached, the men grabbed him from behind and pulled him into the car.

“They pointed a gun at me, so I would not scream or call for help,” Muhammad said, recounting the short but frightening drive. When they stopped at the military watchtower near Nabi Saleh, he understood that he had been taken by Israeli undercover forces.

There, the military commander in charge of the area of Nabi Saleh and nearby Beit Rima, told his captors to keep him. “He said I would not be going home,” Muhammad recalled.

He was then transported to an Israeli military base near the town of Aboud. “They beat me everywhere, very hard,” Muhammad said. “They were wearing boots, they hit me on my back, my hands, my head.”

The Israeli army handed him over to Palestinian security forces at night, after Muhammad’s family managed to convey to the army that the boy needed to take his medicine.

Scarred for life

Muhammad is still recovering from a head injury he sustained in December last year when an Israeli soldier shot him in the face with a rubber-coated steel bullet in protests following the announcement of the US embassy move to Jerusalem.

In the six-hour operation that followed the injury, the surgeons had to remove a large part of his skull to relieve pressure on the brain.

This was the third time the army has detained Muhammad. He was first taken from his home at the age of 13 and served a three-month prison sentence. The Israelis then arrested him again in a night raid in February, just two months after his injury and still awaiting restorative surgery.

“Even if Muhammad is never arrested again, he will be alert every second of his life. Always ready to be taken again,” Murad Amro from the Palestinian Counseling Center in Ramallah explained. “It is the military’s way of teaching children a lesson, inflicting a sort of psychosocial handicap from a young age.”

Addameer, the prisoners rights group, reports that as of April 2018, Israel is holding more than 300 Palestinian children, of whom 65 are under the age of 16.

Statistics gathered by Defense for Children International Palestine find that in 2017, almost 75 percent of detained children reported physical violence during arrest.

Several members of the extended Tamimi family have been detained in the recent past. The most high profile of them is Muhammad’s cousin Ahed Tamimi, who was sentenced to eight months imprisonment in March.

Ahed, then aged 16, was arrested after she confronted Israeli soldiers outside her home in Nabi Saleh last December. The confrontation occurred on the same day that Muhammad was shot in the head.

Murad Amro said that the way a child reacts to the trauma of arrest can vary. The reaction is connected to a number of factors, like socioeconomic background, family dynamics and predisposition.

“However, we generally observe that childhood detention has a severe impact on the functioning of a child and family structure,” Amro explained. “A child after detention is not the same child.”

Deliberate psychological abuse

Samah Jabr is a Palestinian psychiatrist and psychotherapist and an author of the book Derrière les fronts (Behind the Fronts), which deals with the military occupation’s impact on mental health in Palestine.

“Adolescence in itself is a dangerous place,” she told The Electronic Intifada.

Adolescents, she said, are more impulsive. They tend to engage in more high risk activities than adults. In Palestine, those activities are likely to involve confrontations with soldiers “especially because soldiers provoke children,” Jabr added.

“Recently, the Israelis reduced the age of responsibility to 12,” she said, meaning that children at a vulnerable and impulsive age are treated as adults in Israeli military courts.

During every stage of detention, the child experiences a number of shocks. The first is to be taken from home by soldiers and to see that parents are powerless in front of the Israeli military.

“Your parents are the ones that discipline you, try to control your behavior and claim to protect you,” Jabr said. “It is a shock for the child to see that when there is a real need for protection, the parents are helpless.”

Then children often endure severe abuse on the way to the interrogation center. “The child is beaten, humiliated, sometimes bitten by dogs, sometimes soldiers piss on him or her,” Jabr said.

Interrogators also attempt to make children believe that society has betrayed them, Jabr said, for instance by saying a child’s name was given to soldiers by friends or classmates. At the same time, interrogators might try to induce guilt by threatening to demolish the home or harass the child’s siblings.

“Sometimes, they bring belongings from home to the interrogation, just to show the child their ability to reach family members,” Jabr said.

Such psychological pressure pushes many children to sign confessions in Hebrew they do not understand.

When Muhammad Tamimi was arrested last February, he signed a confession within hours of his arrest, stating that his injury was not caused by a bullet but a bike accident. The statement was patently signed under duress and he later told journalists that the soldiers beat him into confession.

Learned helplessness

The psychological pain does not end after release. When a child returns home from prison, there are celebrations. But Jabr explained that children themselves can suffer from the ambivalence of the experience.

“There is a tendency to amplify the child’s sacrifice – to glorify him or her as a hero,” Jabr said. “Meaning there is no space for the child to talk about the pain and shame. Children often feel guilty because they confessed or gave names.”

“The parents themselves also feel guilty, because they could not prevent what happened,” Jabr said. “The whole family system is disturbed by the experience.”

Jabr also emphasized that every child reacts differently to detention. Not all children display symptoms of trauma, and there are countless psychosocial factors at play.

“Some become submissive,” Jabr explained, “others will want to identify with the physically stronger group, the soldiers. Others will be very angry and engage in even more high risk activities. It is the last group that is more likely to end up in prison again.”

Jabr explained that children can come out of prison suspicious of others, as they were told by interrogators that society betrayed them.

The children have learned from the experience that the structures around them cannot protect them. Many find it hard to adapt again and obey social norms and many drop out of school after detention.

For his part, Muhammad puts up a brave front. After three arrests, he is not scared anymore, he told The Electronic Intifada.

His mother, Imtithal Tamimi, tells a slightly different story. Sunday night, for instance, he slept in his older brother’s bed.

“He is afraid to sleep alone,” she said.

Annelies Verbeek is a Belgian journalist based in Ramallah.

 

 

 

https://electronicintifada.net/content/children-israeli-detention-suffer-scars-life/24471

CONTRETEMPS: Palestine : derrière les fronts. Entretien avec le Dr. Samah Jabr

Palestine : derrière les fronts. Entretien avec le Dr. Samah Jabr

Selim Nadi s’est entretenu pour Contretemps avec le Dr. Samah Jabr, psychiatre psychothérapeute et écrivaine palestinienne, pour évoquer sa trajectoire, son travail en Palestine, les rapports entre la colonisation et la psychiatrie ou encore la figure de Frantz Fanon.

Pourriez-vous revenir sur votre parcours ? Dans l’une des chroniques de Derrière les fronts, vous écrivez qu’en Palestine occupée « la psychiatrie est la profession médicale la plus stigmatisée et la moins gratifiante » : pourquoi vous être tournée vers cette spécialisation ?

J’ai fait mes études de médecine en Palestine, j’étais parmi la première promotion de l’école de médecine mise en place en 1994. Pendant mes stages ici, en Palestine, j’ai rapidement remarqué le rapport entre le corps et l’esprit – j’ai, par exemple, pratiqué dans un cabinet pendant la deuxième Intifada (2001) et j’ai vu beaucoup d’hommes venus se plaindre de maux corporels après que les Israéliens leur aient refusé l’accès à leur travail et qu’ils l’aient, par conséquent, perdu. J’ai constaté que la psychiatrie est un domaine de la médecine dans lequel il y avait beaucoup de manques et, par conséquent, beaucoup de besoins. Mon père venait de la psychologie éducationnelle et je m’intéressais beaucoup à ce qu’il écrivait et aux livres qu’il avait dans sa bibliothèque.

Ce qui me fascine dans la psychiatrie et la psychologie, c’est que l’on trouve un langage universel. La compréhension du comportement humain fournit ce langage qui peut m’aider à communiquer avec les autres et à mieux les comprendre.

Venons-en à la question de la « stigmatisation » de cette discipline en Palestine. Lorsque j’ai dit à ma mère que je souhaitais me spécialiser en psychiatrie, elle m’a dit : « Nous, on voudrait que tu sois un médecin normal » (rires de Samah). Beaucoup de gens pensent comme elle : que les malades psychiatriques sont des psychotiques, qu’ils perdent leur faculté de jugement, qu’ils ont une apparence négligée… C’est un petit pourcentage des gens qui souffrent de troubles psychiatriques. Les gens ordinaires stigmatisent la psychiatrie parce qu’ils ont eux-mêmes peur de perdre leur cerveau – qui est l’organe le plus précieux, mais paradoxalement sa spécialité en médecine est moins considérée.

La psychiatrie est moins gratifiante que les autres domaines de la médecine, car les gens qui souffrent de maladies psychiatriques sont souvent appauvris par celle-ci. Ce n’est donc pas très intéressant d’un point de vue financier. La plupart des médecins préfèrent donc être chirurgiens ou dans le domaine de la gynécologie obstétrique, qui est aussi moralement gratifiante, où l’on peut voir un beau bébé, plutôt qu’en psychiatrie, où l’on voit des maladies, souvent chroniques, qui ont de graves conséquences au niveau de la personnalité et du quotient intellectuel.

 

Vous liez la résistance palestinienne à une sorte de remède pour les Palestiniens – l’occupation israélienne étant « incompatible avec la santé psychologique » des Palestiniens, ce qui ressort également du film « Derrière les fronts, résistances et résiliences en Palestine » qui accompagne la sortie de l’ouvrage –, qu’entendez-vous par là ?

Sans pathologiser les gens qui choisissent de ne pas s’engager dans la résistance, cette dernière apparaît comme la réaction la plus saine face à l’oppression. Il y a plusieurs réactions à une situation oppressive : résignation, capitulation, assimilation, isolement, aliénation et la résistance. Il y a une définition du trauma qui m’a marqué : le désastre de l’impuissance. Les personnes qui peuvent résister ne sont pas arrivées à ce niveau là d’impuissance et gardent leur capacité d’agir et c’est cela qui les humanise et qui les protège des conséquences graves du trauma. Dans un langage un peu plus physiologique, on peut dire que face à une menace, les gens luttent, fuient ou se figent (freeze). Les personnes qui se figent sont les plus affectées par la suite.

Quand je parle de résistance, je parle d’un spectre très large, très varié, de modèles de résistance. Cela n’humanise pas uniquement la personne qui s’engage dans la résistance, mais également les personnes qui capitulent, s’assimilent ou ne peuvent pas résister… Lorsque quelqu’un résiste au nom de la communauté, cela a le potentiel d’humaniser tous les autres. Lorsque les gens gardent leur capacité d’agir et refusent l’objectification, cela témoigne de leur humanité. Dans le livre vous pouvez lire l’article « la résistance, un droit légitime et un devoir moral » qui développe ces enjeux.

Parmi les scènes de trauma les plus graves, dans d’autres situations d’oppression ou de massacre, y compris dans le cas de l’Holocauste, il y a beaucoup d’amertume envers les personnes qui n’ont pas agi dans les temps, les files d’attente des exécutions– cette passivité participe à l’écrasement de l’humanité de toute une communauté. Et d’agir dans ce genre de situations contribue à l’humanisation du groupe – et pas seulement de ceux qui s’impliquent directement dans la résistance.

Il y a, dans la littérature israélienne, beaucoup de termes qui déshumanisent les Palestiniens. Par exemple Menachem Begin, ex-Premier ministre israélien a dit que les « Palestiniens sont des bêtes qui marchent sur deux pattes » et Ehud Barak, qu’ils sont des « crocodiles ».

Mais la résistance palestinienne contre ces discours déshumanisants et invitants à des actes génocidaires est également un remède pour les Israéliens. Car « le pouvoir absolu corrompt absolument ». Si les Israéliens commettent leurs méfaits sans qu’il y ait de réponse du côté palestinien, ils risquent de perdre leur humanité. Comme la communauté internationale n’arrive pas à poser de limites aux Israéliens, pour les rappeler à leur humanité, c’est la résistance palestinienne qui essaye de mettre des limites, qui tente de confronter les Israéliens à leur image de brutalité et à leurs pulsions génocidaires.

Votre travail fait inévitablement échos à celui de Frantz Fanon dans l’Algérie coloniale. Son travail a-t-il eu une importance directe dans votre manière d’appréhender la situation psychiatrique des Palestiniens ?

Il y a également d’autres psys qui ont travaillé dans des contextes oppressifs, comme Paolo Freire au Brésil par exemple. La psychiatrie et la psychologie sont également des systèmes influencés par le pouvoir et la domination et les psychiatres de ce type ont questionné l’adaptabilité de ce domaine dans des contextes d’oppression, de marginalisation, de pauvreté. Et j’appartiens à cette minorité de psys qui fait cela. J’ai fait mes études de psychiatrie en occident – France, Angleterre, mais aussi chez les Israéliens. Le problème central est que le système de domination établit une dichotomie entre la politique et la psychiatrie. Il pathologise les réactions des personnes sous oppression. En disant par exemple que la résistance est suicidaire, que leurs souffrances sont pathologiques, qu’il faut les médicaliser, etc.

Lorsque j’ai lu Fanon, je n’étais pas encore médecin – c’était au début de mes études. Ces écrits m’ont intéressé en tant que Palestinienne vivant dans une situation coloniale. Mais ses textes faisaient également échos aux erreurs que peut commettre un mouvement national. Tout cela résonne beaucoup chez moi – car nous connaissons une vraie crise dans notre mouvement national.

Je ne peux pas être psychiatre dans un pays sous occupation sans analyser le rapport entre l’oppresseur et les opprimé·e·s. Par exemple, les enjeux autour du Congrès international de la psychologie relationnelle prévu à Tel-Aviv en 2019. Ou encore par exemple, le propos du chauffeur de taxi dans le film qui dit qu’« heureusement, il y a Israël sinon Daech nous envahirait » et bien beaucoup de Palestiniens souhaiteraient nier ou taire ce genre de propos. Je préfère l’analyser pour aider les gens à traverser ce genre de symptômes traumatiques des opprimé-es.

J’espère que mes analyses peuvent être un moyen de transformation politique et sociale. Une autre ressemblance avec le travail de Fanon repose dans la position selon laquelle il ne peut y avoir de libération nationale sans libération des esprits. L’occupation ne se dirige pas uniquement contre la terre, mais également contre les êtres humains et contre leurs esprits. Une fausse libération peut être celle de la terre sans celle des esprits.

 

Une question récurrente dans vos chroniques est celle de l’intériorisation de l’oppression par les Palestiniens eux-mêmes. Quel rôle jouent les décisions et comportements des dirigeants palestiniens dans cette intériorisation ?

Les Palestiniens ont un grand problème de leadership et de stratégie nationale. Malheureusement les dirigeants actuels de la Palestine n’ont pas réussi à garder les éléments de résilience collectifs. Lorsque je soigne un individu, j’analyse ses points de force et ses points de résilience. Faire cela au niveau individuel est un problème de psy, mais lorsque l’on veut faire cela au niveau de la communauté, c’est un travail de dirigeants et de politiciens.

Les dirigeants palestiniens ne se préoccupent pas de justice sociale, du soutien aux groupes marginalisés. Ils alimentent la stratification sociale à travers la création d’une élite politique qui est séparée, au niveau psychologique, de la plupart des Palestiniens. L’écart économique s’est élargi.

Ils ont négligé les ressources nationales qui nous donnent l’autonomie : l’agriculture, l’industrie… et  ont transformé les Palestiniens en une armée d’experts de la mendicité, qui répondent aux propositions des ONG internationales pour récolter des dons. L’élite politique palestinienne est soignée en Israël, part en vacances en Israël, ils ont des liens économiques forts avec les Israéliens. Cette élite est donc responsable de la création et de l’entretien de cette dépendance. Ils donnent le mauvais exemple.

Je souhaiterais ajouter quelque chose sur le concept de trauma. Il y a plusieurs types de traumas. Dans le « complex trauma »  il y a une confusion du rapport avec l’agresseur. Par exemple, si une fille est violée par un étranger, les conséquences du trauma sont plus simples à gérer que si celle-ci est agressée par un membre de sa famille. Car il y a cette dépendance de la part d’une personne qui est à la fois protectrice et qui viole. Je pense que le comportement des dirigeants palestiniens à créé cette dépendance. Nous sommes dépendants de nos dirigeants et ceux-ci sont dépendants des Israéliens. Ceci créé beaucoup de confusion dans les rapports.

 

De quelle manière la ségrégation entre Israéliens et Palestiniens se répercute-t-elle dans le champ médical ? Vous écrivez même que la médecine est « polluée » par l’occupation. Qu’entendez-vous par là ?

Le champ médical est l’une des portes vers une fausse humanité, fausse charité. Les Israéliens aiment bien se mettre en lumière lorsqu’ils forment des médecins palestiniens, ou qu’ils soignent des Palestiniens chez eux. Les Américains aiment également faire de gros titres sur des Palestiniens qui se font opérer chez les Israéliens. La médecine sert également d’outil de propagande et de chantage : par exemple quand des Palestiniens deviennent collaborateurs pour qu’un membre de leur famille soit soigné.

Pourtant, Israël a, à plusieurs reprises, attaqué des hôpitaux pour arrêter des Palestiniens ou encore tiré sur des ambulances. L’état israélien tue également du personnel médical palestinien de Gaza à la Cisjordanie et rend la circulation difficile pour ces derniers. L’accès aux soins médicaux pour les prisonnier-es palestiniens est scandaleux. Israël a, par exemple, légitimé l’alimentation forcée des prisonniers qui font des grèves de la faim, contre l’éthique médicale internationale. Il y a pléthore d’exemples.

 

Existe-t-il une solidarité des professionnels de la médecine avec la Palestine dans le monde ?

Cette solidarité existe davantage dans les pays anglophones que francophones – et peu dans les pays arabes, où les médecins ont leurs propres urgences et leurs crises à gérer. Il y a beaucoup d’ONG qui tentent d’aider les Palestiniens. Mais les Palestiniens doivent différencier la véritable aide de la « mauvaise » aide. En effet, à travers l’aide médicale, il y a des tentatives d’influences des agendas palestiniens. Mais il existe également des partenariats sur des bases égalitaires et saines politiquement.

Dans mon métier, la psychiatrie, il y a deux réseaux principaux : USA Palestine Mental Health Network (https://ukpalmhn.com/usa-palestine-mental-health-network/) et UK Palestine Mental Health Network (https://ukpalmhn.com/). Ce sont deux réseaux de professionnels psy qui veulent faire connaître le rapport entre la colonisation de la Palestine et les troubles psychiatriques des Palestiniens. Comme je l’ai évoqué précédemment, l’IARPP a décidé d’organiser une conférence internationale à Tel-Aviv en 2019. Nous essayons de faire obstacle à cela en expliquant que Tel-Aviv n’offre aucune sécurité ni aux Palestiniens ni aux personnes qui soutiennent la Palestine – et qui sont souvent refoulées à l’aéroport. Nous demandons donc le changement du lieu de la conférence. Plus de 1 500 professionnel-les ont déjà signé cette pétition.

Nous essayons également d’élaborer une littérature sur le sujet. Si l’on prend l’exemple de l’apartheid sud-africain, on constate que l’on trouve peu de littérature de la part de psy critiquant l’apartheid pendant l’apartheid. Il a fallu en attendre la fin pour voir fleurir nombre d’ouvrages sur le sujet. Ce que j’essaie de faire désormais, c’est de mettre sur place une collaboration internationale de confrères et de consœurs – afin de ne pas attendre la fin de l’occupation de la Palestine. J’espère que nous laisserons en héritage un mouvement de psy qui ne soutient pas le pouvoir israélien dans notre domaine, mais qui explique, avec le langage de notre métier, la situation. Y compris avec mes collègues français.

 

 

http://www.contretemps.eu/entretien-dr-samah-jabr-psychiatrie-palestine/

La langue, outil d’oppression et de libération – LMSI

 

La langue, outil d’oppression et de libération

Extrait d’un livre important de Samah Jabr : Derrière les fronts

par Samah Jabr
7 mai 2018

Pour beaucoup, le travail théorique, clinique et politique de Samah Jabr a été découvert en 2017 grâce au remarquable film d’Alexandra Dols, Derrière les fronts – un film qu’il faut absolument voir si ce n’est pas encore fait. Aujourd’hui parait sous le même titre, aux Editions Premiers Matins de Novembre, un livre tout aussi remarquable qui propose une sélection des écrits de Samah Jabr traduits en français. Sous-titré Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation, il aborde ce qu’on nomme la question palestinienne par de multiples entrées : l’irréductible légitimité de la cause palestinienne, les effets psychiques et psycho-pathologiques de la vie sous occupation, la tension incessante entre résilience et écrasement de la subjectivité, intériorisation de l’oppression et soif de liberté, « l’adolescence arrêtée » des mineurs palestiniens incarcérés, mais aussi « la folie comme stratégie de défense » du côté de l’Etat l’oppresseur. En guise de présentation, et d’invitation à découvrir l’ensemble de ces écrits passionnants, pénétrants, poignants, nous publions ici, avec l’amicale autorisation des Editions Premiers Matins de Novembre, un texte consacré au pouvoir des mots et à leurs usages politiques.

Le 15 mai 2008, jour où les Palestiniens commémoraient le soixantième anniversaire de l’expulsion violente de leurs foyers, la ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, a déclaré que nous serions en mesure de célébrer notre indépendance le jour où le mot Nakba, qui désigne cet événement, serait effacé de notre lexique. Danny Carmon, vice-ambassadeur d’Israël à l’ONU, a demandé des éclaircissements après un communiqué officiel du bureau du secrétaire général, Ban Ki-moon, qui employait spécifiquement ce mot. Carmon a déclaré à Radio Israël que le mot Nakba était « un outil de propagande arabe utilisé pour saper la légitimité de la création de l’État d’Israël et qu’il ne devait pas faire partie du lexique des Nations unies ».

Pour renforcer la judaïcité de la Palestine occupée, un nouveau projet de loi présenté à la Knesset vise à faire de l’hébreu la seule langue officielle d’Israël. Ce projet a été rédigé par l’ancienne ministre de l’Éducation et députée Likoud, Limor Livnat, à laquelle se sont associés d’autres députés. L’arabe, qui est la langue du peuple natif de cette terre, deviendrait ainsi une langue secondaire, au même titre que le russe ou l’anglais, qui n’ont à ce jour aucun statut particulier.

« Particulièrement à notre époque – où les organisations extrémistes parmi les Israéliens arabes tentent de transformer Israël en un État binational, et, par conséquent, en un État bilingue dans lequel l’hébreu et l’arabe seraient des langues officielles au statut égal –, il est urgent d’affirmer par la loi le statut unique de la langue de la Bible, l’hébreu », a indiqué Livnat.

De tels efforts visent à refouler et à anéantir le passé et le présent du peuple palestinien par la présence nouvelle d’un Autre, convaincu au fond de lui-même que sa culture est supérieure et, par conséquent, qu’il est plus digne de la vie et de ses opportunités que le peuple originaire de la terre sur laquelle il vit. L’occupation élimine la langue au travers de laquelle nous nous relions au monde, nous nous percevons et nous affirmons notre présence non reconnue. Cette attaque contre notre langue sert un processus d’effacement de la mémoire, de la culture et de l’histoire palestiniennes, afin d’installer insidieusement la domination d’une occupation étrangère. Langue et culture sont inséparables, en particulier pour les communautés qui connaissent une crise politique et historique. Les Palestiniens transmettent les images de leur histoire et de leur culture, l’ensemble des valeurs qui façonnent notre perception de nous-mêmes et de notre place dans le monde, par la littérature écrite mais aussi par le récit de nos grand-mères. La langue est donc inséparable de nous-mêmes, en tant que communauté d’êtres humains ayant une forme et un caractère spécifiques, une histoire spécifique, un rapport spécifique au monde.

La langue a toujours constitué un mécanisme colonial de la conquête spirituelle et historique. Les colonisateurs ont l’habitude d’imposer leur langue aux peuples qu’ils colonisent, interdisant aux indigènes de parler leur langue maternelle. C’est dans ce cadre que l’Histoire est écrite, dépossédant et renommant ; le récit est généralement établi précisément du point de vue des dominants. Après son arrivée aux Amériques, Colomb prétend comprendre ce que les Indiens lui disent, et vice versa. Par exemple, au bout de cinq jours, il déclare :

« Les prisonniers faits à San Salvador ne cessaient de me répéter que les gens de l’île portaient de gros bracelets d’or et des bracelets de cheville, mais j’ai pensé qu’il s’agissait d’une invention destinée à leur permettre de s’échapper. »

Colomb ne se contente pas de nier la barrière linguistique, il considère la traîtrise des natifs américains comme étant l’obstacle majeur à la communication.

La domination linguistique n’est que l’une des facettes des dominations à l’œuvre dans le monde. Le verbe peut être un instrument et une méthode permettant d’examiner, le plus souvent à travers la littérature, ce qui se joue, les attitudes et les hypothèses de deux communautés qui s’affrontent. Ainsi que l’a écrit Frantz Fanon, cette oppression prend la forme d’une assimilation culturelle essentiellement inconsciente, d’un endoctrinement de la nation occupée par les croyances des dominants.

Dans le cas d’Israël, ces pratiques sont plus implicites, plus voilées et sophistiquées, en phase avec les expédients politiques de l’époque, correspondant au contexte moderne de la mondialisation, et à l’extinction des langues des minorités par la stigmatisation et la marginalisation, par le biais de divers pouvoirs sociaux, économiques et politiques.

L’occupation a imposé une logique, un discours, des définitions, catégories et terminologies, qui soumettent les Palestiniens, physiquement, politiquement, culturellement et économiquement. Elle a également fait en sorte que les Palestiniens vivent, travaillent et communiquent en utilisant les termes de la « langue » qu’ils ont créée. En même temps qu’ils ont élaboré un système cohérent de pratiques hégémoniques qui postule la supériorité des valeurs, de la culture et de la langue israéliennes, tout en revendiquant le pouvoir de les projeter de diverses manières.

Pour une part, le processus d’accaparement a consisté à débaptiser ou renommer des événements et des territoires – dont des villes et villages palestiniens – à créer des stéréotypes, à déterminer ce qui est débattu et ce qui est omis, à taxer notre récit d’inexact et à laisser entendre que l’intérêt porté au discours palestinien attesterait d’un point de vue subjectif.

Un vocabulaire défensif et apologiste a été créé, afin de perpétuer les injustices. L’occupation israélienne de la Palestine devient un « conflit » arabo-juif, dont la violence est attribuée à la seule haine palestinienne, bien sûr, car les Israéliens sont comme les Occidentaux : « ils aiment s’amuser et faire des câlins à leurs enfants » et ne sauraient haïr ! La théocratie nationaliste juive est appelée démocratie. Les territoires occupés sont des territoires « contestés », les colonies illégales sont des « quartiers » et leur expansion délibérée sur la terre occupée est une « croissance naturelle ». Les États-Unis, qui soutiennent Israël avec leur argent, leurs armes et leurs veto, sont des « médiateurs sincères ». Les Palestiniens ne jettent pas des pierres mais des « rochers » ; le Mur de séparation est une « barrière » ; les soldats de l’occupation sont des « forces de défense ». Les militants sionistes libéraux constituent un « camp de la paix ». L’enseignement fait à nos enfants de l’histoire de la Palestine est considéré comme une « incitation ». La torture est présentée comme une « pression physique modérée ». L’opposition est portée par des « extrémistes et des terroristes », tandis que les collaborateurs et ceux qui se soumettent sont « modérés et réalistes ». Un discours non conformiste est « amer et énervé », quand les voix médiocres et hypocrites sont « douces et charmantes ».

La restitution de portions insignifiantes de la terre volée, en application du droit international, est une « offre israélienne généreuse » et un « compromis douloureux ».

Le dictionnaire définit l’expulsion comme le renvoi de personnes indésirables vers leur terre natale ; mais Israël utilise ce mot pour évoquer l’expulsion ou l’exil des Palestiniens hors de leur terre natale. De même, il parle de l’immigration juive venant d’Europe, de Russie, d’Éthiopie, d’Amérique du Sud comme d’un retour. Cette terminologie ne fait pas que dénier aux Palestiniens leur droit sur cette terre, mais laisse supposer qu’Israël met simplement en œuvre des procédures légales.

En attendant, l’unique condition de la paix serait que les Palestiniens se soumettent et acceptent la défaite.

N’est-il pas absurde, alors que les Palestiniens sont confrontés à la mort et à l’oppression quotidiennement, que nous soyons obsédés par les craintes israéliennes ? N’est-il pas scandaleux, alors que nous vivons dans l’incertitude, de devoir nous inquiéter du besoin de sécurité d’Israël ? Comment se fait-il, alors que notre existence, nos droits et notre voix ne sont pas reconnus, que nous débattions de la nécessité de reconnaître Israël ? C’est ainsi que les Palestiniens ont appris à parler la « langue » de l’occupation.

Dernièrement, je me suis sentie motivée pour apprendre l’hébreu – un projet à forte charge émotionnelle pour moi. L’hébreu n’est pas une simple langue étrangère, c’est la langue de l’occupation, de sa cruauté politique, de ses noms inventés, de la dérision de notre culture et de la domination manifeste de l’oppresseur. La renaissance de l’hébreu n’a pas été un simple processus linguistique, mais est intimement liée au projet sioniste et au sort réservé aux Palestiniens.

Je veux apprendre l’hébreu pour mieux comprendre et mieux être aux prises avec la culture nouvellement arrivée et ses croyances, valeurs, habitudes et traditions imposées, qui ont fini par s’enchevêtrer avec nos propres vies. Apprendre l’hébreu m’aidera à combattre la langue de l’occupation en utilisant la langue de l’occupant pour exprimer mon opinion, à lui donner des formes littéraires nouvelles reflétant le vécu palestinien, comme un acte thérapeutique de dialogue et de résistance.

La langue est à la fois malléable et trompeuse. Elle peut être utilisée pour exprimer une détresse morale comme pour cacher des actes épouvantables. Quand je parlerai l’hébreu, j’espère lui faire porter le poids de l’expérience et du discours palestiniens, et prêter ses mots aux appels palestiniens à la liberté – et ainsi m’approprier et résister aux politiques qui attaquent notre existence et notre identité en hébreu.

Puisse-t-il exister un jour une langue universelle de libération, de sorte que tous les peuples opprimés puissent résister à l’hégémonie, qui les incite à intérioriser et assumer la charge de leur propre oppression en acceptant comme normal et inévitable le discours des tyrans et leur terminologie souvent oppressive.

Il y aura toujours des coquelicots rouges poussant sur les toits d’un tunnel, au milieu des ruines, sur la terre brulée – Entre les lignes – Didier Epsztajn

« Je cherche à donner un sens à l’absurde, à témoigner et informer, à créer un réseau avec celles et ceux dont les vies sont éloignées de ma propre réalité »

Un livre de chroniques écrites entre 2003 et 2017.

Du premier texte, « La lutte d’une Palestinienne contre l’oppression », je souligne quelques éléments qui font plus que sens à mes yeux, car j’écris souvent que je suis né par hasard sur le territoire nommé français. Il n’y a aucune essence à son origine, mais seulement des contingences historiques qui peuvent se transformer ou non en attachement aux lieux et aux entourages de résidence. Des partages aussi avec des proches et des lointain·es, des communautés d’immersion ou de destin, non comme des donnés mais bien toujours comme des constructions sociales et/ou des choix politiques. Et, cela est aussi important, des liens avec les combats situés pour l’autodétermination, la liberté des différentes populations.

« Lorsque je suis née dans une famille jérusalémite palestinienne… ». « Je n’aurais pas choisi d’être sur le lieu d’un crime, mais je m’y suis retrouvée. Je refuse d’être traitée comme une suspecte et, au lieu de cela, je tâche de faire ce que je peux pour être un témoin fidèle »

Samah Jabr parle de son travail de médecin-psychiatre, « je développe des services de santé mentale tout en travaillant à réparer les dommages causés par une longue suite de torts historiques infligés à l’identité palestinienne ». L’autrice souligne que « les personnalités individuelles sont touchées, de même que le système de valeurs de la communauté dans son ensemble ». Elle parle aussi de promotion de l’indépendance et de la liberté des esprits, des conséquences de l’échec de la résistance aux violences de la puissance occupante, de l’altération de l’esprit par l’injustice, de dommages psychologiques, d’expériences traumatiques, des lois imposées aux un·es mais pas aux autres « Jérusalémites juifs », du racisme, de la négation de l’humanité et des expériences des palestinien·es. « Si l’occupation israélienne me considère comme une suspecte, je tiens au contraire à être un témoin ».

Je choisis subjectivement de mettre l’accent sur certaines analyses et sur les conséquences, plus rarement abordées, en termes de santé mentale, des guerres, des expulsions, des relégations, des formes d’apartheid, du contrôle militaire, des actes de violence continue, de la privation de droits, de la colonisation.

D’un côté, un « agenda colonial faisant valoir des droits divins sur « une terre sans peuple », une puissance étatique et militaire, et de l’autre, une nation sans Etat, non reconnue et dépossédée.

Les victimes palestiniennes sont des statistiques, les victimes israéliennes sont « peintes à l’aide de mots et d’images émouvants », la valorisation et la négation de ce que sont des êtres humains, un déni implacable des droits des palestinien·es. Et la désignation comme terrorisme des actions d’autodéfense. L’autrice n’enjolive pas les réalités, « Ceux qui vivent dans des conditions inhumaines toute leur vie, sont, malheureusement, capables d’actes inhumains ».

Impuissance et non volonté des Nations unies (ONU), confusion volontaire entre résistance défensive (y compris armée, qui peut aussi prendre la forme d’« actes offensifs inacceptables » – non distinction entre cibles militaires acceptables et cibles civiles non acceptables. Ce principe de distinction devrait aussi s’appliquer aux forces occupantes) et violence d’Etat délibérée, épuration « ethnique » afin de s’emparer des terres au seul profit de la population considérée comme juive, sécurité israélienne jugée plus importante que le respect des droits, y compris à « des moyens de subsistances basiques ».

Samah Jabr indique que la résistance est un droit et un devoir, l’expression et l’affirmation de la dignité humaine. « Les Palestiniens doivent faire preuve de créativité pour fournir des alternatives non violentes et efficaces comme formes de résistance. Ces alternatives inviteront les progressistes du monde entier à rejoindre notre combat ».

L’autrice travaille autour de la notion de stress post-traumatique, de la perte de la capacité à exprimer ou formuler les choses, des effets d’une guerre permanente depuis deux générations, des dommages psychologiques, des punitions collectives, de l’effacement des noms et des lieux, de la Nakba, de la violence quotidienne à laquelle sont confrontés les enfants, « Pour eux, le bruit des bombardements est plus familier que le chant des oiseaux », du façonnage par l’occupation, « en se voyant eux-mêmes avec les yeux de l’occupant », de la psychopathologie de l’emprisonnement et de la torture, de la destruction de la confiance de soi, de l’usage d’une langue pour nier l’autre, « un vocabulaire défensif et apologiste a été créé afin de perpétuer les injustices », (en complément possible, les travaux de Victor Klemperer : LTI. La langue du IIIe Reich, ceux de Shlomo Sand : Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël, mythologies-et-imaginaire-national/ ou ceux des féministes sur l’invisibilisation linguistique des femmes), du retournement de la violence contre les proches, « ils se battent pour retrouver l’illusion du contrôle, à travers la misogynie et des actes de violence conjugale, comme des expressions de leur virilité », de la recrudescence des violations de la loi et des violences domestiques, (mais qu’en est-il des traumatismes des femmes confrontées à la violence de l’occupant et à de celle de leurs conjoints ?) de l’oppression intériorisée, de l’adolescence arrêtée par l’incarcération, de la privation d’un processus normal de deuil, « les frontières existent en béton sur le terrain et en pensée dans les esprits », de l’humiliation écrasante.

Samah Jabr critique les forces dirigeantes palestiniennes, l’« infâme collaboration entre les forces de sécurité palestiniennes et israéliennes », le vaste « système corrompu d’influence et de copinage », les tortures infligés par des Palestiniens à d’autres Palestiniens, l’attribution des deux tiers du budget national aux forces de sécurité dans la minimisation de la part pour la santé, l’éducation ou la protection sociale, « Le peuple de Palestine est projeté par nos dirigeants dans le rôle du suspect, du coupable », la défense du statu quo par les leaders religieux…

Je souligne aussi les pages sur la folie comme moyen de défense de ceux qui assassinent des palestinien·nes, l’encouragement étatique israélien au développement de colonies « juives » dans les territoires occupés, les lois permettant d’exonérer de responsabilité criminelle des actes israéliens, les politiques internationales confortant « la paranoïa d’Israël en validant son « droit à se défendre » ».

Et l’espoir. L’unité et la reconceptualisation du gouvernement palestinien « un rôle de transformation véritable, établi selon un programme national complet pour la libération, sans favoritisme, népotisme ni corruption », la réaction spontanée des enfants à l’occupation, « leurs actions devraient nous appeler à nous réveiller en tant qu’adultes, tel un catalyseur nous permettant d’organiser un projet porteur de sens pour mettre fin à l’occupation ».

Dr Samah Jabr : Derrière les fronts

Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation

Premiers matins de Novembre Editions et Hybrid Pulse 2018, 176 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

 

 

 

 

lien vers le site internet:

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2018/04/26/il-y-aura-toujours-des-coquelicots-rouges-poussant-sur-les-toits-dun-tunnel-au-milieu-des-ruines-sur-la-terre-brulee/

Paroles d’honneur – Dr Samah Jabr

 

"Derrière les Fronts", entretien avec le Dr. Samah Jabr

Le 29 mars dernier, à la veille de la Journée de la Terre qui fera plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés en #Palestine, le Dr. Samah Jabr – د. سماح جبر, psychiatre palestinienne, nous faisait l'honneur d'un entretien autour de son ouvrage " Derrière les Fronts – Le Livre – Dr Samah Jabr" qui vient de paraitre aux Éditions Pmn. Appréhendant l'occupation israélienne sous l'angle de ses effets sur la santé mentale, elle s'emploie à y faire face avec les outils de la psychiatrie, et participe, à travers les chroniques de ce livre témoin, à donner à voir les effets psychiques d'une oppression coloniale qui a fait de l'humiliation sa "base politique". À voir absolument !

Publiée par Paroles d'honneur sur Mercredi 11 avril 2018

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